Le mouratorium est une invention récente, pourtant réclamée
depuis des millénaires. Mais, jusqu'ici personne n'avait osé rendre
légal ce que l'on appelle vulgairement le suicide individuel pour motif
personnel. Jusque là, les Hommes se débrouillaient avec les moyens
du bord : une ficelle, un grand saut, cinquante boîtes de médicaments
et plein de choses encore tant l'imagination de l'Homme, est intarissable !
Ceux qui en réchappaient étaient mis sur le banc des malades !
et honnis de la société ! on leur peignait une grande étoile
jaune sur leur âme afin d'avertir les autres, les " normopathes "
du danger.
Donc il a fallu des révolutions, et beaucoup d'hommes courageux, pour
que la loi soit enfin votée par les deux assemblées.
Maintenant c'est fait et nul ne peux s'y opposer.
Désormais, dans chaque Etat, ayant souscrit aux droits de l'Homme un
mouratorium est disponible 24 heures sur 24 dans toutes les villes de plus de
10 000 habitants.
Je vais vous décrire celui de Dourdan. C'est un endroit charmant, avec
un joli jardin rempli de fleurs odorantes, on y trouve de la lavande, du romarin
et bien sûr d'énormes roses comme Madame Meilland d'un jaune canari
bordé de rose, et puis centenaire de lourdes : un beau rosier grimpant.
On y trouve aussi " souvenir de Naples ", mais pas " Capri, c'est
fini " parce que c'est interdit .
Il y a dans ce merveilleux parc ou courre un ruisseau, un beau chalet en bois,
dans lequel on pénètre si on veut. A l'intérieur tout est
luxe, calme et volupté comme disait Baudelaire. Du lambris partout, même
au plafond, des beaux rideaux, un parquet tellement ciré qu'il brille
de mille feux. C'est le genre de maison idéale dans laquelle chacun aimerait
vivre . Il y a aussi une vaste chambre avec un lit de chez épéda
multispires, aux draps blancs, et deux fauteuils confortables. Voilà
exactement comment c'est ; l'endroit le plus tendre, le plus chaleureux du monde.
J'y suis allé souvent le soir, juste avant de m'endormir, alors je connais
bien comment ça se passe. En ce moment j'y vais tous les jours, cela
me fait un bien immense !
Je vais vous raconter comment ça se passe avec moi, c'est souvent le
même scénario. Peut-être que pour vous cela ne se passe pas
pareil. Il y a même des gens qui n'y vont jamais, le tiercé leur
suffit !
J'y vais, je pénètre dans la chambre après avoir rempli
les inénarrables formulaires en quatre exemplaires.
Je pénètre dans la chambre, et tout de suite une hôtesse
vient, et nous commençons à parler ensemble selon les lois du
protocole.
- Bonjour !
- Bonjour !
- Ça va pas très fort ?
- Non
- Racontez-moi !
- Vous savez bien, si je suis là, c'est que j'en ai marre ! marre de
la vie !
- Pourquoi ?
- Vous savez, j'ai fait mon parcours, je suis né, j'ai été
enfant, puis adolescent, puis adulte, enfin si l'on veut, mon psychiatre m'a
dit que je n'étais pas adulte. Et maintenant ce qui m'attends c'est la
déchéance, les 36 000 cancers, les milliers de façon que
le ciel nous a gratifié pour agoniser.
- Vous n'avez point d'attache ?
- Non, j'ai ma femme qui vit sa vie, mon fils qui est grand et vit la sienne,
pas d'amis, ils m'ont quittés parce que je leur faisais peur, j'ai des
correspondantes mais je doute que ça aille très loin.
- Et les femmes ?
- Echec total, elles ont la clé du tabernacle, et vous savez c'est comme
à Saint Jean de Latran, on ouvre la porte que tous les dix ans !( en
fait, il faudrait dire plutôt cent ou mille ans). A leur mari elle se
donne plus souvent quand même, sauf la mienne qui conserve son trésor
pour elle toute seule ! Quand aux amis c'est pour elle un pêché
mortel
- Vous me faites rire ! L'amour ce n'est pas uniquement charnel !
- Je sais, je suis un infatigable idéaliste, mais Dieu, puisqu'ils ont
toujours l'idée d'un Dieu m'a conçu avec un zizi et un vilain
désir qui me courre partout. Qu'es-ce que je fais ? Tintin ?
- Vous faites " menotte "
- Ce n'est pas reluisant.
- Vous ne parlez pas aux filles ?
- Oh si j'adore ça, surtout celles qui ont la quarantaine passée
, qui se croient encore des jeunes filles et qui combattent l'outrage du temps
à coup de crème aux liposomes, de teinture chez le coiffeur et
tutti quanti.
- Qu'est-ce que vous leur dites ?
- Je les flatte judicieusement, elles adorent ça, je leur dis "
oh vous avez une belle coiffure, cela vous va à ravir ou bien quel joli
ensemble coordonné et puis je leur parle aussi beaucoup de leurs cheveux,
elles adorent ça, elles se pâment !
- Dites, vous êtes machiavéliques ?
- Mais puisque ça leur plaît, faut voir, elles gloussent, et puis
je leur parle de leur mari pour leur faire croire que je ne les drague pas,
puis de leurs enfants. D'habitude je suis très aimé des femmes
; Mais ça s'arrête là. Une femme ne trompe que très,
très rarement son mari, nous les Hommes nous ne rêvons que de ça.
Puisqu'elles ne veulent pas ouvrir la porte, il faut bien qu'on la défonce,
comment vous voulez faire autrement.
- Vous devriez être heureux si vous plaisez aux femmes.
- Non, c'est superficiel et ce ne sont que des menteries. Les femmes adorent
qu'on leur joue du violon.
- Qu'est-ce que vous souhaitez ?
- Baiser comme une bête et dire la vérité ?
- Quelle vérité ?
- La mienne.
- C'est à dire : être moi-même. Mais je ne peux pas, il faut
toujours mentir !
- Voilà : Plus j'essaye d'être moi-même et plus les gens
me fuient. Je ne peux pas être moi-même, et je ne veux pas endosser
la peau des autres, alors je viens ici pour mourir. Vous m'avez compris ? Mourir,
en finir, rien ne me retient ;
- Oui, je vous comprends, mais avez-vous explorer toutes les solutions, vous
savez que le voyage ici est sans retour !
- Oui, mais je ne connaîtrais plus jamais le grand Amour et vous savez,
comme a écrit Edith Piaf, " sans amour on est rien du tout ".
Je vais connaître la déchéance, assister à la mort
de mon épouse, peut-être à celle de mon enfant si je vis
trop vieux, c'était le drame de Victor Hugo. Je risque de terminer dans
un asile rongé par la dépression qui ne me quitte guère.
- Bien, vous connaissez le protocole : une injection pour vous endormir très
profondément au rythme de la musique que vous aimez, puis on vous fait
une injection pour arrêter le cur. Au bout d'une demi-heure quand
la mort cérébrale est constatée, sans espoir de retour,
on incinère votre dépouille. Vous ne sentirez rigoureusement rien
, c'est rigoureusement indolore.
- Oui, je vous dis oui, je persiste et signe, ma vie n'a été qu'un
ratage !
- Vous ne pouvez pas dire c'est un ratage ! La vie est une expérience,
libre à vous de l'arrêter. Vous savez il en a fallu des débats
pour permettre aux humains de recevoir ce qu'on fait aux bêtes ! Vous
savez combien le débat a été houleux ! D'après les
religieux l'homme est sacré et fils de Dieu.
- Je sais, je les emmerde avec leurs histoires de contes d'enfants à
rire debout ! je les respecte, qu'ils me respectent, faites l'injection !
- Si fait !
- Pendant qu'il me reste quelques secondes à vivre, j'embrasse tout le
monde et je vous souhaite une merveilleuse vie sur terre. MOI, JE COURS AU PARADIS.
Fin