Le 16 février 2001

En avant DADA,

Je t'ai envoyé une carte de la sérénissime Venise, dite aussi Venice ou Vénézia où nous avons passé ensemble ma femme et moi, la nuit entoilée de noël. Malheureusement certaines cartes de vœux se sont percluses sur le chemin de la nuit ensoleillée et j'ai reçu ta carte de bons et loyaux vœux après. Je t'en remercie. Je dis " te " mais il faut penser 'vous' bien-sûr, mon cœur va aussi du côté de Maud que j'ai moins connue, mais qui sait faire la crème renversée mieux que Bocuse .

En avant DADA

J'ai appris que tu étais Chef-directeur de la pompe à phynance et grand Zigorbleu des relations infimes (mais non pas infimes, inhumaines). Comme aurait dit Montesquieu ( considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence ) " en ce qui concerne le sens des relations humaines mieux vaut suivre les panneaux et ne pas tomber dedans ". Ce qui n'est pas du tout de Montesquieu mais fait valoir mon ironie céleste. Je te félicite bien bas d'avoir réussi somme toute une carrière que j'ai été infoutu de mener. Il y a comme une résistance à l'intégration dans mon cerveau. C'est ma nature, et puis j'ai du perdre une bonne poignée de neurones dans la guerre avec la dépression. Aujourd'hui encore, je suis souvent prostré dans mon beau bureau du 12 ème étage avec air conditionné, bercé par la musique de radio Classique. Je me sens diminué, le courage de rien, peu intéressé par les choses de la vie. Il me semble qu'après quarante ans le navire change de bord. Je m'approche tout doucement mais sûrement des quarantièmes rugissants, des cinquantièmes hurlants, vers le fatal naufrage brrr… J'entends d'ici le mât craquer, la grand-voile claquer, la grande vergue vagir le cacatois partout, le cabestan cabester…Je me sens plus bon à rien, même pas à bouger ma carcasse de 100kg ce qui fait :19.6534987 euros bien comptés.

En avant DADA.

Mais il y a pire, il faut que tu le saches : il y a cette tumeur symbolique, inopérable et menaçante qui est dans ma tête et qui est garante de mon intégrité intellectuelle. Il m'est impossible d'être conforme au grand nombre. Je suis un " malade ". Il me semble en cela rejoindre les idées des Dadaïstes, puis des surréalistes qui cherchèrent l'impossible, c'est à dire la vérité qu'eux espéraient relever de leur subconscient. J'ai une admiration pelvienne pour Antonin Artaud qui a craché des montagnes de glossolalies dans son internement de Rodez en s'interrogeant sur le sens de la folie, et surtout, le sens de l'humain trop humain. C'est quoi être un homme ? Ai-je le droit d'écrire ce que j'écris ? Je débats tout seul des grandes idées sur mon lieu de travail où dans le train pouët pouët quotidien qui m'entraîne sur des assauts osés de cérébralités.
Artaud est mon copain, je le promène en laisse tous les matins.

En avant DADA

Vois-tu cette tumeur, il faut bien l'appeler par son nom, c'est une excroissance de ma conscience qui devient un refuge salutaire pour combattre le pragmatisme quotidien. Le syndrome du fou fait fuir le châtiment. Le syndrome du fou évite le drame de la jalousie. Avec cette tumeur imaginée j'ai une excuse devant toi, devant le monde, " de ne pas être comme les autres " et je rêve de ce personnage romantique de Tristan, de Pelléas ou d'autres qui vont s'accomplir dans la mort. Ainsi les héros meurent deux fois : leur mort et la mienne. Tout s'imbrique, la mort devient fascination, la mort devient salutaire contre le désespoir absolu qui devient douleur angoissante s'il n'est pas assorti de l'ironie suprême que j'ai appelé " nihilisme jubilatoire ". Voilà ma porte de sortie qui a fait l'objet de mon livre " l'anti-espoir " rejeté par tout le monde, sauf heureusement par quelques philosophes que je salue ici.

En avant DADA

Il faut me prendre ainsi : un pauvre type en somme. Il est évident que cette tumeur qui est comme une dépression larvée sous-estime le bonhomme, c'est d'ailleurs un élément de son tableau clinique : La dépression c'est d'abord la dépression de l'humeur, c'est à dire une dévalorisation de soi, une tristesse de chaque instant et surtout une inhibition de l'action chère à H. Laborit. Dans ce sens je suis un vrai dépressif. Bravo pour la taxonomie, j'attends la suite : le réconfort.

En avant DADA,

On l'a vue mon asocialité c'est ma tumeur que je porte en tête. Mon nihilisme, c'est mon réconfort quotidien. Quand je compte les années qui me séparent de ma retraite j'ai grand peur. Bien-sùr les vertes autorités me garderont à l'écart de toute prétention comme de toute exclusion. Il me semble que j'ai encore une tâche à accomplir dans mon délire, c'est celle d'écrire, écrire pour exister tout simplement, car je n'attache que peu de valeur à la société de consommation. J'essaye bien, mais je n'y arrive pas. Du moment que j'ai 10 ou quinze mille francs pour vivre basta ! ( je précise bien qu'il ne s'agit que de moi seul ) tu vois, bien que fervent athée, il me semble que j'ai un rôle à jouer dans l'univers, que je n'appartiens pas exclusivement à moi-même, mais que je suis rattaché intimement à ce qu'on appelle matière. Ecrire est mon point focal de rattachement.

En avant DADA.

Je pense que notre méthode d'investigation de la matière est trop analytique. La décomposition de celle-ci est purement formelle. J'ai l'intuition de penser que la matière est une, indivisible, et permanente. Le chiffre 0 par exemple si nécessaire à nos mathématiques n'a pas de réalité. 0 neutron cela veut dire pas de neutrons. 0 signifie toujours le vide de quelque chose. Or cela ne se peut pas. Nous savons maintenant grâce aux physiciens que le vide absolu n'existe pas, le vide fait partie de ce que l'on nomme matière et est rempli de potentialités. Seul le langage mathématique peut traduire ceci d'une manière forte. Il se trouve que notre langue ancienne dérivée du latin est trop archaïque pour traduire toutes ces nouvelles découvertes. Si j'en reviens à ma proposition initiale : il y a zéro neutron peut s'exprimer par : il n'y a pas du tout de neutron ici. Et bien je prétends que cela est faux : ce qui revient à penser : il y a toujours au moins la virtualité d'un neutron ici.
Nous avons encore de gros efforts pour penser la matière, et je doute que la matière puisse un jour penser la matière. Messieurs les physiciens amusez-vous bien !

En avant DADA

Ceci nous amène directement dans le monde des paradoxes qui est " notre "monde. Le mot veut dire aussi bien ce qui est compliqué, singulier ou surtout contradictoire. C'est le volet " contradiction " qui m'interpelle. Le bon sens à horreur des contradictions, il choisit sa juste voie. Il me semble que je ne suis pas homme de bon sens. Je côtoie tous les jours la contradiction et je la regarde en spectacle comme la réalité d'un cosmos aux nuits étoilées. Elle aiguise mon appétit, me rend philosophe et poète. Vive l'antinomie et vive Dada !

En avant DADA

Quand je réfléchis comme maintenant il me semble grandir, il me semble que ma place est au centre du monde, il me semble être en tête-à-tête avec un Allen (ou divinité) pensant. Il me semble alors que je suis moi. Moi à fond. Moi à 100 % et que je grimace à la mort. Il y a quelques années j'avais imaginé trouver la solution quantique à la gravitation. J'avais manipulé, dans mon " science et vie ", les équations des forces fondamentales, en y rajoutant un epsilon signifiant que chaque force n'émettait un peu plus que pour équilibrer le système. J'avais appelé ceci "la théorie des reliquats ", en quelque sorte, la théorie d'unification universelle. Les secrets de la matière recherchés par tous. J'étais heureux, un flash de bonheur. Du cinéma plein la tête ! De la vraie folie. Mais allez voir comment se passent réellement les découvertes ?
Ian Fleming était américain. Il était né à Saratoga dans le Dakota des beaux quartiers. Brillant élève, il avait réussi le bac général puis le bac total enfin le bac universel. Moyennant quoi, il fut admit à la Police Academy. Là, il étudia la philosophie des noirs ( ce qui pose problème d'ailleurs, car à ma connaissance il n'existe pas de livres de philosophie écrits par un noir, pour la raison qu' il n'y a pas de philosophes noirs). La philosophie apparaît comme une maladie de blanc. A vérifier bien-sûr, ( et Bergson c'est un noir ? Nietzsche ? Camus ? jean-sol Pâtre ? Platon ? Caton ? Pauline Carton ? Lecanuet ?.)
Ensuite il étudia la loi des trous dans le gruyère : plus y a de trous, moins y a de gruyère.
Puis, il fit une thèse sur le grand écrivain philosophe si aimé de son temps qui se fit appeler Tristan Dada. Ceci l'amena à affirmer que le nihilisme jubilatoire est bien réellement un humanisme en tant qu'il offre une porte de sortie ( on dira une solution ) à l'état profond de désespérance. ( Cher lecteur, comme vous n'avez pas lu le livre, je vous le résume). C'est une relecture moderne de l'expérience du Bouddha. Pour qui sait lire on y retrouve tous les thèmes de son étape terrestre. Le nihilisme jubilatoire est la révélation des sens et de la raison
Ayant réussi sa thèse sur le très grand philosophe écrivain que fut Tristan DADA, il fut embauché à l'aide d'un embauchoir au centre de recherche du Dakota des beaux quartiers. Il passait son temps à chercher. Cela commençait très tôt le matin, en se levant, il cherchait ses pantoufles (plus-tard, nous dit Historia, il chercherait à pantoufler), puis avant de partir à son bureau, il cherchait ses gants. D'ailleurs là-bas tout le monde cherchait. Lui cherchait des microbes. La femme de ménage cherchait des moutons, la dactylo cherchait ses mots, le téléphoniste ses correspondants, l'informaticien à débuger, etc.
Un jour, en ouvrant son tiroir, il fut étonné d'y voir une boite de Pétri qu'il avait laissé là par inadvertance et qui s'était teinte d'une jolie couleur verte à attirer les mouches. Oh ! s'exclama-t-il (puisque je vous mets un point d'exclamation, il ne peut que s'exclamer !) Puis il dit le mot célèbre PENIS HELIUM car à ce moment là, il eût comme une érection ( le mot latin hélium veut dire : Léger, élever). Il crut tenir ce que tous les hommes recherchent dans toutes civilisations depuis la nuit des temps le produit propre à satisfaire Popaul et les douze milles vierges. Pas toutes en même temps, hein ! les unes après les autres. Il y en aura pour tout le monde. La découverte fut retentissante. Des médecins découvrirent également que ce produit agissait sur les microbes qui lutinaient à tout va pendant que le système immunitaire les cueillait tout chaud à l'issue de leurs frasques. Les médecins se bousculèrent pour mater au microscope.
Et voilà comment la pénicilline fut inventée. Je tiens cette histoire de source sûre de Coluche.
Comme disait un ami " on n'est pas à l'abri d'un coup de pot " même en matière de recherche.

Alors, la gravitation ? Tu as bien une idée ? Non ?


En avant DADA,

J'espère t'avoir montré par plusieurs faits narrés dans la présente que je suis complètement fou. Que cette folie Dadaïste m'entraîne dans un ermitage forcé ( parce que garante de mon intégrité intellectuelle), éloigné des êtres humains c' est le côté négatif qui me fait souffrir car j'aime puissamment les êtres humains, mes frères. Que d'autre part cette folie m'offre une tumeur-alibi qui me permet de m'alléger la contrainte, de me justifier, et surtout à ouvrir grandes les voies de la création. Je veux arriver à l'heure de ma mort les mains pleines. Ce sera ma " religion ".
Pour retrouver une position antalgique, il faudra que je trouve le souffle pour éteindre le feu de tous ceux qui ont dédaigné mon œuvre l'anti-espoir. Il me faudra aussi en terminer avec les angoisses de Cyrille.


Re- en avant DADA : Mon fils, Cyrille, que j'aime tant, après avoir filé comme une fusée jusqu'au baccalauréat obtenu aisément sans redoubler, s'est dirigé droit dans le marécage de l'Université. De là, il embrassa la planète " oreiller " (OGAKOU en japonais) où tout est gouvernable de son lit (dixit). Il règne là désormais en maître du monde protégé par une puissante admiratrice à qui il rend d'amples services informatiques. Mes critiques, réserves, craintes conseils paternels, observations me sont retournés en peu gracieux quolibets.
La crise d'adolescence retardée, je la subis en pleine gueule.
On en est là, mais ça évoluera, la bête est fragile malgré tout.
Comme il est très intelligent : il doute.
Il sait que mon apport est fondamental.
Et qu'il lui faut m'écouter.
Si je crie un peu fort : il file doux.
Car je l'aime, et il le sait.
Car il m'aime, et je le sais.
Je l'attends aux résultats, ce qui ne saurait tarder. Qu'il rate de nouveau et c'est Pampérigouste !
Qui aime bien, châtie bien.
( c'est dans la Bible, alors tu penses que je ne vais pas m'en passer )

Voici mon ami, le seul qui m'est resté de mes vertes années, en quelques mots, la réponse à ton invitation à déjeuner ensemble . As-tu encore de l'appétit ?

Va, je ne te hais point ! (C'est un vers célèbre, mais je ne sais plus de qui ? Peut-être de Corneille ? De Chimène à Rodrigue ? En tout cas, ça veut dire : je t'aime quand même ). Tu vois, je ne suis pas méchant. Un peu fou oui, un peu fou , et finalement pas si malheureux que ça.


Cette lettre philosophico-comique est ouverte.